Lundi trente et un mai mille neuf cent neuf, le travail commença vers midi. Télesphore partit chercher le docteur Lafond qui, par coïncidence, se trouvait à Fortierville. Pour la naissance d’une petite fille, l’accouchement ne fut pas trop difficile pour Marie-Anne. Le lendemain, Télesphore, Arthur & Séverine Leboeuf parrain et marraine s'en vont à l'église suivis d'Exilda Lemay qui portait le bébé pour le baptême. Et ce fut tout un baptême. En effet, lorsque l’abbé Grondin demanda le prénom pour l’enfant et qu’il sût que seule Exilda avait entendu Marie-Anne parler du nom de l'enfant, mais ne s’en souvenait plus, alors il prit la décision de dire: «Je te baptise Marie…espace pour le prénom que vous allez choisir plus tard». En débutant le prêtre prononça:
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-Je te baptise Marie… -Aurore, dit soudain Exilda qui venait de se souvenir du prénom. -Le prêtre reprit: - Je te baptise Marie…Aurore probablement…Julienne…au nom du Père… |
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De retour à la maison, Exilda pas certaine, demanda à Marie-Anne:
-Quel prénom avais-tu choisi pour elle?
-Aurore. Mais, dernièrement, j’ai changé d’idée…
Marie-Anne avait eu un mauvais pressentiment pour ce prénom «Aurore».
Dix mois plus tard, Marie-Anne qui se sentait plus maternelle et plus protectrice avec Aurore comme si la petite, par sa vulnérabilité, l’eut demandé. Une enfant si fragile, inquiète, soumise et plus délicate, elle ne se traînait guère sur le plancher comme sa sœur Marie-Jeanne le faisait avec une grande énergie avant d’apprendre à marcher et courir.
Depuis son retour, Télesphore donnait l’air de mépriser la petite. Marie-Anne, pour plaire au père, la déposait souvent à terre pour qu’elle se développe plus vite et commence à marcher le plus tôt possible. Les soirées étant plus fraîches, la fillette se refugiait sous la porte du fourneau pour ramasser suffisamment de chaleur et rechercher la sécurité. Le repas terminé, Télesphore, pour allumer sa pipe se dirige au poêle, ôta le rond comme d’habitude, recherche un beau tison rouge mais au dernier moment, le tison tomba, disparut sans savoir où; et, soudain, éclatèrent des pleurs d’enfant.
C’était des cris de douleur! Télesphore regarda bêtement Aurore; Marie-Anne accourut, prit l’enfant et, voyant le trou sur l’épaule de la robe, remarqua un rond chair brûlée de la grosseur du petit doigt. Télesphore lança:
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-Ben oui, toujours dans les jambes cette enfant-là, ça va la corriger! Gédéon se leva de la chaise, pointa son fils de sa pipe et dit: |
-Si tu te sens coupable envers la petite, tu n'es pas obligé de t’en prendre à elle. Une larme de colère dans un œil et de douleur dans l’autre, Gédéon quitta pour la cuisine d’été en claquant la porte derrière lui.
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le vingt-six avril, Anthime annonça l’achat d’un Kodak. Télesphore demanda, pour voir de près le fonctionnement de l’appareil, de prendre une photo au cours de l'après-midi. Marie-Anne fit porter, par Marie-Jeanne, un billet à Exilda, la voisine qui revint avec la fillette. |
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-Tu vas te faire poser avec nous autres.
Marie-Anne prit place. Avec ses genoux, elle donna un point d’appui pour Aurore tandis que Gédéon et Louise se tenaient sur la marche. Marie-Jeanne était aux pieds de son grand-père et Exilda, un peu en retrait. Plus loin, Anthime montra à Télesphore la simplicité de l’appareil en disant: on n'a quasiment rien à faire; et la photo fut prise.
| «C’est l’unique photo trouvée à ce jour, où nous voyons Aurore.» |
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Quelques jours plus tard naissait Georges-Étienne, nom choisi par Télesphore. L’enfant fut baptisé par M. l’abbé Grondin.
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Au milieu d’août, Arzélie et Nérée Caron grand-parents maternels accompagnés de Charles, Marie-Ange et Véronique rendent visite à la nouvelle maman. |
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Venu pour boire, Charles voit Aurore qui se traînait autour du poêle dit: -Une qui marche pas encore pis déjà un autre bébé. Il avait beaucoup d'intérêt pour Aurore qui lui semblait un peu perdue. |
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Retournant dans la cuisine d’été, il fit subitement demi-tour, s’agenouilla devant elle pour l’apprivoiser, la toucha à la tête, la cajola, la traita comme un petit trésor et l’enfant ne fut pas longue à lui répondre par des petits sourires et du baragouinage. Quand il fut certain de sa confiance, il la prit dans ses bras pour l’asseoir sur une marche de l’escalier. Reculant de deux pas, il se mit à genoux en lui tendant les bras.
-Viens Aurore, viens voir oncle Ti-Charles, viens…
-Elle regarda à droite à gauche et Ti-Charles, en souriant, lui tendit les bras. Elle se leva enfin!
-Viens, viens, dit à voix basse le jeune homme. Cherchant un point d’appui, Aurore bougea une jambe, apprivoisa le mouvement. Elle fit un pas qui entraîna le suivant puis l’autre et l’autre… Aux bras tendus, surtout vers l’amour de son oncle Charles.
-Charles la remit sur la marche, recula un pas de plus; Aurore reprit le même stratège qui l’amenait vers le bonheur.
-Ah ben, ça prenait Ti-Charles pour faire marcher ma fille, s’exclama Marie-Anne.
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En route pour les États, Charles revint quelques semaines plus tard avec ses bagages. Dès son entrée dans la maison, la petite Aurore les bras tendus se leva et marcha vers lui mais Télesphore l’ôta de son chemin pour prendre la valise de son beau-frère. |
Le soir venu, Charles décida de prendre un bain dans la cuvote cachée par un rideau dans la cuisine d’été. Il se lavait en chantant tout en flacotant dans l’eau. Attirée par ce tintamarre, Marie-Jeanne se rendit fureter dans l’embrasure de la porte restée à moitié ouverte entre les deux maisons. Aurore séduite par la voix de Charles n’ignorait pas où il se trouvait, arriva au rideau derrière lequel son oncle chantonnait toujours.
Soudain la colère emporta son père. Quel diable pouvait mener cette enfant pour qu’elle veuille voir quelqu’un sans vêtements sur le dos? C’est ce démon que Télesphore crut prendre en s’emparant de l’enfant, la soulevant comme une plume, fit deux pas en arrière pour la déposer sur une frontière. Va-t-en d’icitte, petite impure que t’es! Au mépris craché, ajoutant une claque au derrière qui faucha le frêle équilibre d'Aurore, Télesphore la projeta en avant en pleine figure sur le plancher. Des cris de douleur jaillirent de sa gorge désespérée d'être aussi cruellement bafouée. Une grosse bosse se boursouflait sur le front de la fillette. Louise fut la première auprès de l’enfant, la ramassa pour l’envelopper de ses bras:" dit au père".
-Grand dur Télesphore! qui retourna dans le fournil.
Charles a su par la mère de Télesphore qu'il avait battu la petite Aurore. Choqué, à l'avenir, Charles éviterait de prendre un bain chez les Gagnon. Ti-Charles s’est promis de consoler la fillette avant de partir. Il voulait lui donner des souvenirs impérissables, des petites ailes de confiance en l’amour d’une grande personne qui se développerait peut-être en son âme et qui l’aiderait à traverser les épreuves de la vie et les duretés des jours. Il mit rapidement un terme à son bain et se rhabilla.
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Charles vide la cuvote, met des chandelles et dépose fourchettes, couteaux et cuillères sur la cuve qui était à l'envers. Dans la pièce sombre, les reflets de flamme dansaient sur la brillance des ustensiles. |
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Il déposa Aurore par terre mais gardant sa main dans la sienne fit en sorte que l’on entoure la cuve. Marie-Jeanne comprit... Elle lui donna sa main et prit celle de sa petite sœur; tout maintenant fascinait Aurore qui ouvrait grand les yeux sur un feu éclatant, sa sœur et ce grand magicien du cœur. Aurore se laissait porter par tout ce qui l’entourait et qu’elle entourait:
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les mains, la flamme, l’éclat des cuillers, et maintenant par les sourires d'une mère et les regards attendris de sa grand-mère toutes deux appuyées au chambranle de la porte. |
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Les yeux tout bouffis et une grosse bosse noire sur le front, son visage rayonnait par-dessus les pleurs et la peur; cela demeurerait l’un des plus beaux spectacles de sa vie. Ses petits bras allongés et légers se transformaient en ailes fragiles comme l’avait voulu l’oncle Charles dans sa cuve… La vie pour Aurore, en cette minute devenait grandiose. Sa grand-mère s'introduit entre les deux enfants puis Marie-Anne entra dans la ronde tenant une main de Louise et celle d'Aurore de sorte que la fillette eut maintenant une main tenue par l'amitié de Charles, l’autre par l'amour de sa mère.
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1913 Tout était chargé dans la voiture; Gédéon et Louise partaient pour leur nouvelle demeure au village. |
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Mai 1915 Joseph naquit; ce fut une joie pour Télesphore. Aurore approchait de ses six ans qu'elle aurait dans quelques jours. |
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Dès le mois de mai, Aurore, comme d’autres, commençait sa première année, quatre semaines au printemps pour se familiariser à l’apprentissage des études. Accompagnée de Marie-Jeanne, pas plus haute que trois pommes, elle se dirige à l’école. Cette fillette plutôt nerveuse, demande à sa grande sœur de lui raconter tout ce qui s'est passé pour elle, la première fois, à savoir si mademoiselle l’institutrice l'a vraiment disputée et même tapée, si les autres enfants l’aimaient ou s’ils étaient méchants envers elle? Après quelques tristes journées, elle fut amadouée par la gentillesse de la maîtresse. Le soir venu, les fillettes revenaient avec leur petit seau à la main, leur sac d’école en lin et la tête remplie de nouvelle connaissances. |
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Septembre 1915
Marie-Jeanne et Aurore, au retour de l’école, suivent leur trajet quotidien et remarquent un homme devant elles assis sur le bord de la route mais ne reconnaissent pas cette personne. Marie-Jeanne partit en courant, passa derrière l’étranger et, se rappelant que sa mère l’avait rendue responsable de sa jeune sœur, s’arrêta et se retourna.
Marie-Jeanne cria de toutes ses forces: Aurore, Aurore, dépêche-toi ! Cours ! Aurore, viens !
Aurore se mit à courir sans voir l’étranger qui ne bougeait toujours pas. Rendu à sa hauteur, il tourna brusquement la tête vers elle qui arrêta sa course et se mit dans une marche hésitante.
Les enfants se rejoignirent, se tournèrent la tête plusieurs fois mais ne reconnurent pas leur oncle Charles revenant de la guerre.
«L’homme était tuberculeux.»
Même mourant, Charles a tenu sa parole et a commandé ses fameux patins à deux lames par la poste. À l’automne, Aurore classait du foin d’odeur pour la bonne senteur que ça lui apportait, quand les patins arrivèrent comme promis par Ti-Charles à Marie-Jeanne et Aurore avant son départ pour les États.
Et par la suite, le sort fut jeté pour la famille Gagnon.
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Jeudi, le douze février mille neuf cent vingt au matin, pour une dernière fois, Aurore ouvrit les yeux, regarda fixement le plafond de son grenier où elle a passé presque tous les derniers moments de sa courte vie, descendit les yeux tout lentement et reconnut sa grande sœur Marie-Jeanne à ses pieds; un fin sourire prit naissance sur ses lèvres, un regard de tendresse apparut; ses dernières paroles compréhensibles furent deux petits mots
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-…rie-Jeanne…
…
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Ce furent les derniers mots d’Aurore et son ultime regard fut pour la seule grande amie qui lui restait, Marie-Jeanne. La petite colombe prit son dernier envol que nous espérons vers un monde plus heureux surtout sans souffrances pour s’éteindre aux alentour de sept heures le soir. |
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Ce douze février mille neuf cent vingt restera une date gravée dans le coeur de milliers de Québécois. Le décès d'Aurore Gagnon, un triste évènement qui n'aurait jamais dû se produire!
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Une opinion Personnelle >>> |
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